Articles

L’épée du tai ji quan ou tai ji jiàn

Dans les arts martiaux traditionnels, les techniques d’armes font partie intégrante d’un enseignement complet. Bien que chaque style interne ou externe possède ses armes spécifiques, on retrouve, dans la majorité des écoles, les 4 armes de base que sont le bâton, le sabre, la lance et l’épée. De ces 4 armes il est dit :

  • Le sabre est la racine des armes courtes
  • Le bâton est la fondation des armes longues
  • La lance est la reine des armes longues
  • L’épée est la maitresse des armes courtes

En ce qui nous concerne nous allons nous pencher sur une des armes dont les techniques sont réputées comme des plus difficiles : l’épée (jiàn)

Considérations :

Dans la Chine antique, l’épée était considérée comme une arme de première importance et était un signe de valeur martiale, là où le sabre était l’arme du simple soldat, l’épée était réservée aux soldats d’un certain rang et aux officiers.

La fabrication des épées a évolué aux cours des siècles grâce aux progrès de la métallurgie, mais surtout grâce aux influences des diverses cultures auxquelles la Chine a été confrontée, l’arme s’adaptant aux techniques de combat.

Anatomie de l’épée :

L’épée est une arme de coupe et d’estoc dont la longueur varie de 80 à 120 cm.

Jiàn est quelquefois traduit par « épée à lame étroite » car elle diffère du sabre en ce sens que la largeur de la lame est étroite (4-5 cm) et que ses deux côtés sont tranchants, la poignée et la lame sont droites, la garde est plate, pouvant s’incurver dans le sens de la fusée ou vers la lame.

Les différentes parties de l’épée

La lame :

Elle possède différentes épaisseurs, s’affinant vers la pointe :

La partie 1 : épaisse permettant des blocages plus durs ou de sceller l’arme de l’adversaire

La partie 2 : moins épaisse, plus tranchante, permettant de couper dans la profondeur et de dévier en neutralisant l’attaque adverse 

La partie 3 : tranchante comme un rasoir afin que chaque touche puisse sectionner un tendon ou un vaisseau.

La lame doit être souple et résistante, sa section peut revêtir différentes formes :

a) lenticulaire qui caractérise la majorité des lames du commerce des modèles d’entrée de gamme au modèles moyennes gammes.

b) avec une gouttière : cette gouttière permet d’alléger la lame en gardant sa solidité et une certaine rigidité, elle caractérise les épées de moyenne à haute facture.

c) en losange : permettant d‘avoir une épée plus légère et résistante, ces lames sont déjà plus travaillées et de bonne facture

Mais ce qui fait la qualité de la lame sera l’expertise du forgeron, au-delà de la forme de sa section.

Selon le style et le niveau du pratiquant la longueur de la lame et la localisation de son point d’équilibre seront variables. Ainsi les styles externes où l’utilisation de la force physique et la vélocité sont prédominantes, utiliseront des épées plus courtes et légères que les styles internes ou l’utilisation de la force interne est prédominante.

Les deux épées les plus communes sont l’épée des érudits (Wen Jiàn) et l‘épée militaire (Wu jiàn).

Épée civile ou des érudit (Wen Jian)
Épée militaire (Wu Jian)

L’épée des érudits est aussi connue comme l’épée femelle (Ci jiàn), elle est caractérisée par une pointe en ogive et est plus légère que l’épée militaire qui est connue comme épée mâle (xiong jiàn) qui elle possède une pointe plus triangulaire.

Équilibre et vélocité :

Le placement du centre de gravité sur l’épée va déterminer sa dynamique d’utilisation lors des techniques.

Un centre de gravité proche de la poignée permet une grande vélocité dans l’application des techniques typiques des styles externes.

Un centre de gravité vers le premier tiers de la lame permet une bonne maniabilité et l’application des principes d’écoute des arts internes.

Caractéristiques de l’épée du tai ji quan :

Pour la pratique du tai ji jiàn, l’idéal serait de pouvoir trouver une épée reprenant les caractéristiques suivantes :

  • La taille de la lame :
    • Pour un débutant atteindra le niveau du sommet de l’oreille lorsque l’épée est tenue par la garde dans la paume, la lame sera semi rigide
    • Pour un élève avancé on choisira une épée arrivant à hauteur du RM12 et une lame semi rigide à rigide
  • La lame sera en acier inoxydable, elle sera solide et souple pouvant accepter des déformabilités d’environ 30° et reprendra sa structure d’origine sans déformation secondaire.
  • Le centre d’équilibre se trouvera vers la jonction du 1ier tiers de l’épée.
  • La lame doit être bien droite.
  • La soie de la lame sera d’une seule pièce et se prolongera jusqu’au pommeau.

L’épée dans la pratique du tai ji quan :

L’apprentissage de l’épée est un long chemin demandant patience et persévérance, un dicton commun nous dit : « 100 jours à mains nues, 1000 jours pour la lance, 10.000 jours pour l’épée donne une bonne fondation pour la pratique ».

La pratique du tai ji quan à l’épée se fait selon plusieurs étapes et progression, l’enseignement complet de la pratique comprendra idéalement :

  • La pratique des techniques clés (ji ben jiàn fa) seul et avec partenaire.
  • La forme solo (Dao Lu) et ses applications
  • Les poussées d’épée (tui jiàn)
  • La forme Duo (Dui Lian) permettant de travailler les stratégies, le timming, les combinaisons techniques et le sens de la distance
  • Le combat libre (san jiàn)

Le maintien de l’épée :

La façon dont on tient l’épée est déterminante pour l’exécution fluide de la technique.

Il est souvent dit par l’enseignant : « tenez l ‘épée comme si vous teniez un oiseau, suffisamment fort pour qu’il ne s’envole pas, mais pas trop pour ne pas l‘étouffer ».

Autrement dit, si la saisie est trop forte vous perdrez de la mobilité, si elle est trop faible vous serrez facilement désarmé.

La forme de main de l’épée secrète (jiàn jue)

Lors de la pratique, la main gauche (pour les droitiers) adopte une forme particulière qui est appelée « épée secrète ».

Le pouce est en contact avec l’angle de l’auriculaire et de l’annulaire, formant une boucle ; le majeur et l’index sont tendus.

Il y a plusieurs raisons d’être de cette forme de main.

D’un point de vue externe :

  • Elle permet de contre balancer les techniques d’épée afin d’équilibrer l’action du corps
  • Elle permet d’assister l’épée dans ses actions afin de les renforcer et/ou les faciliter.
  • Elle permet de stabiliser la technique.
  • Elle permet d’attaquer précisément les cavités vitales du corps.

D’un point de vue interne :

  • Les 2 doigts en extension forment la partie émissive de la forme main, alors que les 3 autres doigts créent une boucle afin d’accumuler le Qi.
  • Lors de la pratique, notre intention (Yi) s’étend jusqu’au niveau de la lame, cette forme de main permet d’équilibrer le qi de façon symétrique.

Les stratégies de l’épée du Tai ji quan

Les techniques à l’épée se basent sur les mêmes grands principes que la pratique à main nue et doivent les respecter afin d’être dans l’esprit de l’art interne.

On peut citer certains de ces principes :

On esquive et on coupe : les 2 derniers tiers de la lame étant affutés on évitera tous contacts risquant d’émousser la lame, on préfèrera esquiver les attaques adverses et attaquer le corps.

« Le sabre est comme le tigre, l’épée comme le phénix et la lance comme le dragon »

Adhérer et suivre : lors des attaques, on essayera d’adhérer à l’arme de l’adversaire pour l’entraver et se mettre à bonne distance (déplacement/placement), et on suivra les forces pour les contrôler et les neutraliser afin de pénétrer les défenses adverses.

Intercepter : on évitera d’intercepter l’arme de l’adversaire, autant que possible, mais on interceptera la main qui tient l’arme afin de neutraliser notre adversaire.

Intercepter consiste aussi à percevoir l’intention de notre adversaire afin de le surprendre avant que sa technique ne soit développée.

Contourner la force : on évite de bloquer les attaques, on préfèrera enrouler la lame de notre adversaire, en neutraliser la force entrante en la redirigeant, comme dans la pratique des tui shou. Si un contact dur s’établit, on utilisera le point fixe pour atteindre notre adversaire en l’utilisant comme point de pivot.      

Protéger votre centre et ayez les poignets agiles : les arts martiaux internes travaillent avec le centre comme moteur des techniques, il faudra assurer sa protection et son maintien lors des échanges avec votre partenaire.

Le centre contenant les organes vitaux et les gros vaisseaux sanguins, sa protection est fondamentale.

Les poignets doivent être agiles comme les ailes du phénix : vos poignets doivent être mobiles et agiles afin de pouvoir couper sous le bon angle lors des attaques et pouvoir esquiver les attaques adverses destinées à vous désarmer.

Votre poignet devrait être aussi agile que celui du calligraphe dans l’exécution de ses œuvres.

Les techniques clés (ji ben jiàn fa) :

Il existe de nombreuses techniques à l’épée, l’apprentissage de ces techniques, et de leurs applications, de façons isolées permettent de renforcer la pratique de la forme solo (dao lu) et d’en comprendre le sens.

Comme dans la forme à mains nues, les applications d’une technique peuvent-être multiples, c’est la compréhension de l’énergie du mouvement qui est la plus importante.

L’apprentissage des techniques clés permet la mise en application des principes internes, cela avec un corps structuré, afin de réduire au maximum l’utilisation de la force musculaire (Li).

On doit impliquer l’ensemble du corps dans la réalisation des mouvements selon le principe : « puiser l’énergie dans la terre, la diriger par la taille pour la manifester dans les mains », l’épée n’étant que le prolongement du bras.

Le poids de l’épée du tai chi chuan étant supérieur à celui des épées des styles externes, si vous utilisez l’épée du taiji sans les principes du travail de l’interne, les bras vont vite fatiguer et vous risquez de vous blesser durant la pratique.

La forme solo (dao lu) :

Plus ou moins longue selon les écoles et les styles, elle contient l’essence du style en combinant les techniques clés et les stratégies de combat propre à son créateur.

Elle permet la mise en place des techniques de jambes pour les stratégies de déplacements, affûte les techniques de frappes, et les placements du corps afin d’avoir le meilleur angle d’attaque ou de défense sur notre adversaire imaginaire.

Dans les applications de la forme, nous allons retrouver non seulement des applications utilisant l’épée mais aussi des techniques de contrôle, de frappe pied/poing, et d’amener au sol.

La forme solo permet un travail en fluidité en appliquant les notions de centrage et d’ancrage lors de la réalisation de l’enchaînement technique.

Les poussées d’épées (tui jiàn) :

Le travail des tui jiàn reprend les mêmes principes et buts que le travail des tui shou du travail à mains nues.

Le tui jian consiste en un échange technique où les épées restent en contact durant la pratique entre les deux partenaires.

Cela permet d’apprendre les notions de distances, d‘écoute des forces, de neutralisation, de suivre et adhérer les forces.

La forme duo (dui lian) :

Le travail à deux, dans la forme codifiée, permet d’améliorer le sens de la distance et de développer le sens du timing.

Il permet au pratiquant d’affiner la précision de ses techniques, les notions de placements et déplacements, et la justesse des combinaisons dans sa relation avec le partenaire.

Sur le plan mental, ces échanges permettent la gestion du stress et des peurs et développent le courage et la bravoure.

Le travail dans cette interrelation avec le partenaire développe le sens de l’écoute, de l’observation, le calme et la patience pour obtenir le bon timing dans les techniques.

San jiàn : épée libre

Est l’équivalent du san shou du tai ji quan. Ce niveau de pratique autorise l’expression libre du pratiquant lui permettant de mettre en application tous les principes et techniques apprises lors des entraînements techniques.

Certaines précautions doivent être prises afin que les échanges se passent en toute sécurité :

Les deux partenaires seront munis de protections :

  • Gants rembourrés protégeant les doigts et les poignets
  • Protections des avant-bras
  • Casque de protection type escrime ou kali
  • Plastron
  • Protège tibia couvrant l’arrière-pied

Les épées seront fonctions du niveau du pratiquants :

Mousse pour les débutants : elles ne permettent pas un bon travail d’écoute et d’adhérer, de par leur nature trop flexible, mais permettent des échanges très dynamiques en toute sécurité.

Bois pour les niveaux intermédiaires : permet un travail d’écoute correct et des échanges ou les erreurs sont rapidement sanctionnées, l’épée étant rigide une prudence particulière sera de mise lors des techniques d’estocs.

Métal avec le dernier tiers flexible, pour les pratiquants avancés : en plaçant un capuchon qui couvrira la pointe, le dernier tiers étant flexible, elle se déformera lors des touches en estoc afin d’en réduire l’impact; un control des techniques de coupes sera nécessaire malgré les protections.

Ces applications des techniques en situation proche des « situations réelles » développent les réflexes, le coup d’œil, le courage, le timing et le sens de la distance.

Entretien de l’épée :

Après chaque entraînement et/ou de manière régulière, il faut entretenir la lame afin d’éviter tout problème d’oxydation.

Il existe dans le commerce des kits d’entretien pour sabre japonais qui peuvent très bien convenir pour l’entretien de votre épée.

Vous pouvez également utiliser des produits « polish » doux comme la pierre d‘argile qui est peu couteuse et polyvalente.

Pour le stockage, sur une période plus longue, vous penserez à enduire la lame d’une fine couche d’huile, destinée à l’armement de chasse par exemple, pour éviter tout problème lié à l’humidité.

Il faudra également ébarber la lame, des petits coups qu’elle aurais reçus lors des entrainements, avec un papier de verre à grains très fins pour ne pas abîmer le champ de la lame.

Resserrer, si nécessaire, la soie de la lame afin d’éviter les jeux au niveau de la poignée.

Vérifier l’état des décorations du fourreau et les refixer si nécessaire.

On peut constater que les armes en acier demandent un peu plus d’attention que les épées chromées qui elles ne demandent pas d’entretien.

Cela permet de comprendre le lien qui unissait certains escrimeurs avec leur épée, allant jusqu’à leur donner un nom, une âme, le fait d’entretenir ce lien fait que l’on peut arriver à considérer son épée comme une extension de soi, qui mérite autant d’attention et de soin que n’importe quelle partie de son corps.

Conclusions

Comme nous pouvons le constater, le travail de l’épée propose un programme tout aussi riche que la pratique à mains nues, et ne se cantonne pas à la seule exécution d’une forme qui représente seulement la porte d’entrée vers une pratique plus approfondie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *